Discovery ou le crash d’une certaine médecine factuelle

Le 28 janvier 1986, la navette spatiale Challenger, en route pour un vol spatial habité se désintégra 73 secondes après son décollage avant que ses débris en flammes ne retombent dans l’océan atlantique au large de la Floride. Le sinistre initial était lié a une malfunction d’un joint sur le réservoir à hydrogène d’un des propulseurs, entraînant sa désolidarisation de la navette et une altération fatale l’aérodynamique et de la trajectoire du vaisseau. L’explosion spectaculaire des réservoirs pendant la chute qui s’ensuivit fut déclenchée depuis le pas-de-tir afin d’éviter un embrasement au au sol ou à proximité à la retombée. En d’autres termes, on a ajouté au drame du spectacle avec la louable intention de préserver la sécurité. Après l’accident de la navette Columbia lors de la rentrée en atmosphère terrestre en 2003, la navette Discovery restera le seul fleuron de l’astronautique Américaine pour les années 2000.

Fin 2019, un virus de la famille des bétacoronarovirus, le SARS-Cov-2 est identifié pour la première fois à Wuhan/Hubei/Chine, responsable d’un début d’épidémie à ce qui semble une pneumonie compliquée d’un syndrome de détresse respiratoire sévère (Covid-19). Malgré une réponse spectaculaire des autorités Chinoises (Exemple: construction d’un hôpital en quelques jours), l’épidémie gagne progressivement le reste du monde, faisant des dizaines de milliers de victimes avant d’être qualifiée de pandémie par l’organisation mondiale de la santé. Dès les premières semaines de l’année 2020 s’engage une course pour trouver un traitement efficace contre ce nouveau virus. Les Chinois font vite. Le génome viral est séquencé, l’efficacité de multiples molécules est testée in-vitro. C’est données sont mises à la disposition de la communauté scientifique. A la mi-mars, alors que l’épidémie fait des ravages sur le vieux continent, l’équipe du Professeur Raoult à Marseille/France publie les résultats d’une étude préliminaire montrant une l’efficacité de l’hydroxychloroquine (un des agents testés par les Chinois in vitro) pour raccourcir la durée des symptômes et de la durée du portage nasal du virus chez des patients infectés par le SARS-Cov-2. Cette efficacité est d’autant plus importante que la chloroquine est associée à un antibiotique en général efficace contre les bactéries intracellulaires, l’azithromycine.

Le Challenger nommé hydroxychloroquine est né, mais la course est loin d’être terminée; comment le serait-elle alors qu’elle commence à peine? L’ydroxychloroquine est un dérivé de la quinine, elle-même extraite d’une écorce médicinale millénaire utilisée tant pour pour la prévenir que pour guérir la malaria dans les zones où elle sévit. Il ne s’agit donc pas d’une de ces nouvelles molécules issues de la recherche biomédicale actuelle et couvertes par des dizaines de brevets pour le plus grand bonheur des actionnaires de l’industrie pharmaceutique. Comme son comparateur astronautique, le challenger est victime d’une avarie fatale à son décollage: il ne respecte pas les protocoles de médecine factuelle. En effet, le travail initial de l’équipe de Marseille ne démontre pas la supériorité du traitement proposé par rapport à des personnes ne l’ayant pas reçu. En d’autres mots, rien ne permettrait de prouver que les quelques malades de l’étude ne seraient pas guéris s’ils n’avaient pas reçu le traitement, car après tout, environ 95% des malades du Covid-19 guérissent seuls si on leur administre un traitement de support. Eh oui, en médecine factuelle, l’efficacité d’un traitement se démontre par une étude randomisée en double aveugle, circulez il n’y a rien à voir. Mais retenez tout de même cet argument pour la suite.

La figure de style développée dans le présent article n’est pas une critique à la médecine factuelle à laquelle on peut reconnaitre une standardisation de la pratique et une aide inestimable aux décisions médicales parfois complexes. On peut néanmoins reprocher à la médecine factuelle de limiter les possibilités d’investigation et d’innovation d’équipes de recherche à moyens limités comme c’est souvent le cas dans les pays pauvres, d’inhiber côté artistique de la guérison par la médecine et de constituer un formidable outil de rationalisation dont les politiques et administrateurs se servent pour réaliser des coupes sombres sur les soins de santé, mais là n’est pas le débat. Ce qui est critiqué ici est l’utilisation qui fut faite de la médecine factuelle vis à vis des essais initiaux de traitement contre Covid-19. En effet, les sceptiques, les concurrents du Professeur Raoult et l’industrie pharmaceutique ont décidé comme un seul homme de procéder comme sur le pas-de-tir de Floride en 1986: crasher le Challenger! Un nouveau programme opportunément nommé DISCOVERY fut donc lancé dans le but de trouver enfin une réponse médicamenteuse factuelle à cette épidémie. Si le travail du professeur Raoult avait été attaqué pour des raisons factuelles, on peut supposer que le programme DISCOVERY aurait été planifié pour éviter les biais rencontrés dans ledit travail en démontrant l’efficacité d’un traitement pour accroitre le pourcentage des guérisons du Covid-19 au-delà de 95%. Pour qu’une telle amélioration puisse être indépendante du hasard, il eut fallu un nombre de malades supérieur à ceux prévus par le programme DISCOVERY. Le sachant, le programme a commencé par une évaluation du Challenger (l’hydroxychloroquine), de surcroît en appliquant un protocole différent de celui utilisé par l’équipe de Marseille. C’est un peu comme si on imposait à un athlète de parcourir cent mètres en dix secondes en lui imposant de courir dans de la vase et en vous lestant de quelques dizaines de kilogrammes. Crash confirmé, circulez derechef il n’y a rien à voir…

Il existe un stratagème pour tester les candidats-médicaments-miracles de DISCOVERY en contournant les problèmes de puissance statistique, il s’agit d’une la sagesse Aristotienne pas très factuelle mais dont les tenants d’une certaine médecine factuelle s’accommodent volontiers. Elle dispose que «qui peut le plus, peut le moins». En d’autres termes, si un médicament est efficace dans une atteinte grave au Covid-19, alors il le sera aussi dans une atteinte plus légère. Avec cette astuce, on recrute uniquement des malades hospitalisés dans un état sérieux pour lesquels le taux de guérison n’est plus de 95%, mais 50% ou moins. Ainsi, augmenter de 10% le taux de guérison de ces malades graves devient une tâche statistiquement plus aisée que de faire augmenter au-delà de 95% le taux de guérison de l’ensemble des malades. Malgré cette astuce, l’industrie pharmaceutique n’est pas parvenue au «crime parfait» qui consisterait à nous imposer un médicament breveté et onéreux pour deux raisons qui tiennent des connaissances encore parcellaires sur le Covid-19.

La première erreur fut de mettre la charrue avant les ânes, soit de précipiter un programme de traitement avant d’en avoir lancé un qui permette d’élucider la maladie et ses mécanismes d’action. Résultat, DISCOVERY a été lancé contre une pneumonie virale se compliquant d’un syndrome de détresse respiratoire sévère, sur le modèle des infections par les bétacoronarovirus précédents, alors que Covid-19 se révèle de semaine en semaine comme une infection de l’ensemble des organes au travers du système vasculaire. Dans ces conditions, que DISCOVERY parvienne à ses objectifs s’apparenterait, pour reprendre la métaphore astronomique, à faire atterrir un vol spatial habité sur la planète mars en ayant décollé pour la lune.

La seconde erreur fut de ne pas considérer que les cas graves et mortels du Covid-19 aient pu se manifester initialement comme des cas de moindre gravité. Par conséquent, que l’efficacité d’un traitement peut aussi être évaluée sur sa capacité à empêcher le malade de parvenir au stade grave de la maladie, stade auquel le même médicament pourrait perdre de son efficacité. Ceci s’expliquerait simplement par le fait que les mécanismes à l’oeuvre au début de l’infection seraient différents de ceux qui prévaudraient aux stades avancés. C’est notamment cette approche qui est soutenue par tous les essais thérapeutiques développés sur le continent Africain. Comme pour l’hydroxychloroquine, on peut reprocher aux essais Africains une non-compliance à la médecine factuelle, ce qui d’ailleurs est implicite, car les médicaments utilisés contiennent des milliers de principes potentiellement actifs, à l’inverse des médicaments produits par l’industrie. Il n’en demeure cependant pas moins factuel que la létalité du Covid-19 est bien moindre en Afrique qu’ailleurs.

Il est donc probable que DISCOVERY ne produise pas le médicament-miracle tant attendu, mais ne vous attendez pas à ce que les tenants d’une certaine médecine factuelle vous disent qu’ils se sont trompés au moment de crasher le Challenger. Ils vous diront beaucoup de choses, mais le fil de l’épée des faits auxquels ils ont passé le travail du Professeur Raoult s’appliquera au(x) leur(s). Et devant l’impossible contournement, ils s’en iront rapidement vers un programme vaccinal pour lequel il n’y a pas encore de Challenger. En attendant le vaccin donc, vous malades et médecins pourrez toujours utiliser du zinc, des vitamines, du paracétamol, des anti-inflammatoires et même du liquide physiologique si vous le souhaitez, tant que vous ne prétendez pas guérir le Covid-19.

Eh bien, ni l’hydroxychloroquine, ni l’artemisia, ni aucune autre de ces solutions de druides ne guérit du Covid-19, voilà qui est dit!

On peut en prendre maintenant ?

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