Epidémie de SARS Cov2 au Cameroun: stratégie de dépistage massif ou traitement empirique des cas suspects?

Ce samedi 28 mars, j’ai quitté mon pays natal avec un gros pincement de coeur. Direction mon autre chez-moi, Bruxelles, la capitale d’une Europe bientôt au pic de l’épidémie de SARS Cov2 (Covid-19). Je m’y imposerai une quarantaine (non pas de quarante jours, mais de deux semaines!) ou me soumettrai à un dépistage du virus, même si je me porte comme un charme, ou les deux… Tout dépendra en effet de la nécessité du maintien de mon activité professionnelle (n’ayant pas mis les pieds dans mon hôpital depuis deux jours je l’ignore), et des capacités de dépistage de la contamination au SARS Cov2, en cours de surmultiplication pour répondre à la demande actuelle de « dépistage massif ».

Pourquoi dépister massivement?

En très court, parce qu’on a confiné massivement. Le confinement ayant laissé une grande partie de la population temporairement non-exposée au virus, il importe de connaître le potentiel de chacun à être contagieux avant: i) de réinjecter les personnes non porteuses du virus dans la vie réelle (en d’autres mots l’économie ou la nécessité de la fonction), et ii) d’imposer une quarantaine supplémentaire aux personnes porteuses du virus. Assez simpliste comme explication et comme idée, mais ça fonctionne! Pour preuve ça a fonctionné en Chine et je le prédis, va fonctionner en Europe et dans les Amériques. Je le prédis également, ça ne fonctionnera pas en Afrique, pas au Cameroun: pourquoi?

D’abord parce que le Cameroun c’est le Cameroun, célèbre truisme de son président de la république, pour dire que la politique n’y fait pas toujours les choses comme ailleurs. L’organisation du pays est en effet l’illustration parfaite de la centralisation des pouvoirs. Tenez, jusqu’à mon départ il y a quelques heures, les frottis de dépistage du SARS Cov2 étaient tous centralisés au centre Pasteur de Yaoundé, seul habilité à les analyser pour un pays de 475,000 km2. Imaginez donc le frottis d’un malade qui devrait arriver à Yaoundé de Kousséri dans une éprouvette. Connaissant les voies de transport du pays, il y a fort à parier que même le redoutable SARS Cov2 ne survivrait pas au voyage, et le test serait déclaré erronément négatif… Pour ne rien arranger à cette centralisation, les capacités d’analyse du centre Pasteur de Yaoundé sont limitées à quelques dizaines d’échantillons par jour.Conscient de cette problématique, le ministre de la santé a pris quelques mesures correctrices importantes. D’abord, il a ordonné que d’autres centres d’analyses soient ouverts aux quatre coins du pays afin de porter la capacité d’analyse à 1,000 échantillons par jours dans le pays, ce qui resterait peu pour ses presque 25 millions d’habitants, mais serait un progrès. Ensuite, il a nommé le 27 mars 2020 un conseil scientifique des urgences de la santé, constitué d’éminents scientifiques ayant notamment pour mission de proposer les pistes scientifiques, techniques et stratégiques pour répondre à la pandémie en cours. Aussi brillant fût-il, le ministre de la santé publique n’en demeure hélas pas moins issu de la tradition politique dirigeant le Cameroun depuis son indépendance. En effet, comment expliquer autrement que le chèque destiné à concrétiser ses mesures ne soit pas parvenu aux services concernés? Comment autrement expliquer que le conseil scientifique des urgences de la santé, créé pour être indépendant des autorités publiques soit présidé par…le secrétaire général du ministère de la santé publique, cumulativement directeur du centre Pasteur de Yaoundé dont la prééminence actuelle sur les tests est délétère à notre stratégie?

La seconde raison est que les tests biologiques actuels pour détecter le SARS Cov2 ne sont pas la panacée universelle. Ces tests détectent l’acide ribonucléique des protéines spécifiques au virus, ou encore les anticorps développés par les personnes contaminées par le virus. La détection de l’acide ribonucléique fut le premier test à être mis au point et demeure à ce jour le seul utilisé en routine par le centre Pasteur de Yaoundé. Les étapes de cette détection incluent une transcription inverse pour produire le double brin d’acide désoxyribonucléique correspondant à l’ARN viral, puis une amplification pour détection de ce double-brin par réaction en chaîne par polymérase ou PCR (polymerase chain reaction; difficile à prononcer n’est-ce-pas Mme la Ministre de la recherche scientifique?). Le test PCR pour le SARS Cov2 a une spécificité quasiment parfaite, mais une sensibilité comprise entre 50 et 90%. En d’autres termes, lorsqu’il est positif, l’individu est certain d’être contaminé, mais 10 et 50% des personnes contaminées peuvent avoir un test négatif. En illustrant l’hypercentralisation de l’organisation de la santé j’ai donné une circonstance caricaturale dans laquelle le test peut s’avérer faussement négatif. Cependant, la principale cause des tests PCR faussement négatifs est liée à un stade débutant de l’infection. Du coup, il faut parfois répéter le test ou recourir à des tests plus sensibles dans la phase initiale de l’infection comme le scanner pulmonaire. Hélas le Cameroun est loin de posséder le nombre et la qualité suffisants des équipements scanner.

En conclusion, procéder à un dépistage massif sur la base du seul test PCR disponible, suivi d’une isolation des cas positifs ne circonscrirait en rien l’épidémie.

La troisième raison est que le confinement généralisé n’aura pas lieu au Cameroun. Un confinement général n’est ni souhaitable ni nécessaire ni applicable au Cameroun comme expliqué dans une tribune précédente. Or, un confinement généralisé est un préalable indispensable à la stratégie de dépistage massif. En effet, pourquoi dépister systématiquement des personnes qui sont déjà (pour les moins affectées) occupées à vaquer à leurs occupations?

Il faut en revanche dépister rapidement les personnes symptomatiques pour les traiter rapidement, car par chance, des traitements commencent à montrer des résultats encourageants sur la clearance virale (la vitesse avec laquelle le malade se débarrasse du virus). Il s’agit notamment de la chloroquine, médicament anti-malaria que nous connaissons bien en Afrique, qui peut être administrée seule ou en combinaison avec d’autres médicaments selon les protocoles. Afin que la demande en tests PCR s’ajuste à notre capacité à les réaliser, il importe de sélectionner méticuleusement les personnes à tester. L’organisation mondiale de la santé, certains gouvernements et des entreprises comme Medicasure mettent gracieusement à la disposition du public des questionnaires évolutifs (car les connaissances évoluent rapidement) permettant au final de déterminer le besoin de recourir à un test. Je vous invite à réaliser le votre en utilisant le lien suivant: https://www.mycoronatest.medicasure.com/

A titre de rappel, les mesures actuelles de distanciation sociale et d’hygiène sont suffisantes, excepté pour les personnes à risque d’infection sévère qui doivent être soumises par tous les moyens à un confinement strict et contrôlé. Le fait que les seuls décès d’une infection par le SARS Cov2 au Cameroun à ce jour présentaient des facteurs de risque d’infection grave illustre la nécessité urgente d’identifier et de confiner ces personnes. Le test Medicasure se distingue des autres par la prise en compte de ces facteurs de risque de gravité pour en référer à une consultation médicale urgente plutôt qu’un simple test biologique.

Attendu que le dépistage massif a peu de chance de voir le jour au Cameroun, que va-t-il se passer dès lors que la dissémination éventuelle de l’épidémie dépassera la capacité de tests de nos laboratoires?

Il faudra adopter une autre stratégie consistant toujours à soigner précocement les malades symptomatiques, mais sans les tester au préalable, en anglais, « suspect and treat ». A ce moment, les questionnaires tels que celui indiqué ci-dessus ne détermineront plus le besoin d’être testé, mais celui d’être traité. Le défi auquel nous faisons face est de préparer cette stratégie de contournement de la faiblesse du système de santé Camerounais à pouvoir diagnostiquer les maladies. Nos scientifiques doivent donc recueillir en ce moment de précieuses données cliniques, biologiques et radiologiques sur les malades du virus, les personnes exposées et la population non exposée. Le but de cette analyse préliminaire est de pouvoir préjuger le moment venu avec précision de l’infection sur la base d’un ou plusieurs symptômes, et soigner les malades de manière empirique. Aider nos confrères face à se défi demande des encouragements à toutes les personnes actives et un effort supplémentaire, en particulier à ceux qui mettent à disposition les outils d’évaluation du risque d’infection grave, afin qu’ils organisent aussi une récolte anonyme et volontaire de données cliniques et biologiques ultérieures aux tests pour les mettre à la disposition de nos scientifiques.

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